Monsieur Palerno,

 

Je ne doute pas que vous serez très surpris par cette lettre. Je suis d'un autre bord, pensez-vous, de l'Autre Bord exactement : je suis le présentateur du journal du soir, vous savez, ce qu'on appelle " la grand messe ". Il vous est forcément arrivé de me voir. Je relis ces quelques lignes et déjà je m'effraie de ce que vous puissiez y voir du défi, à tout le moins du narcissisme, et ce n'est nullement l'objet de ma lettre.

J'avais envie de faire une mise au point.
Vous ne nous rendez pas la tâche facile, M. Palerno. Vous traitez plus bas que terre les media (voyez ma bonne volonté, j'ai retenu que le " s " était inutile au pluriel de ce mot, mais je n'irai pas jusqu'à citer l'article et la page) et principalement la télévision, son contenu, ses allures de patronnage, sa conception de l'information traitée, au mieux, comme un spectacle, et au pire, je vous cite maintenant, comme " l'assiettée de scoupe où le peuple se boit ". Il me semble que c'est dans " Le triangle des berlues " ? Vos propos sont durs, M. Palerno, mais je vais vous surprendre, je partage dans une large mesure votre opinion.
Vous savez - et comment feriez vous pour ne pas le savoir ? - que par une sorte d'accord tacite, et je vous garantis qu'il est vraiment tacite, que jamais, jamais il n'a été question de cela ni dans une conversation de couloir, ni dans un bureau, vous savez que jamais on ne parle de vous à la télévision, jamais on ne cite votre nom, jamais on n'expose vos théories sur le rôle des media dans la société, jamais on ne vous invite dans les émissions culturelles.
Peut-être en êtes-vous satisfait : soit que vous jugiez le support télévisuel totalement inadéquat à de telles communications, soit que vous trouviez plus simplement que cette censure est de bonne guerre ... Je suis sûr que vous nous comprenez : qu'est-ce que les téléspectateurs auraient à faire de vos théories ? En quoi pourraient-ils se sentir concernés ? Sans parler du fait que se voir considérer comme un esclave n'est pas chose particulièrement plaisante, pas plus d'ailleurs que la condition d'esclave-maître dont vous affublez les hommes de télévision n'est particulièrement gratifiante. Mais passons. Vous êtes interdit d'antenne, et j'aime à croire que vous n'en souffrez pas. Mais vous serez sans doute surpris d'apprendre que nous sommes quelques-uns, derrière l'écran, à souffrir de votre silence. Bien sûr, vous vous exprimez, vos communications sont nombreuses et abondantes, mais vous ne nous parlez pas. Et ce silence est aussi le nôtre ... Il n'a pu vous échapper que dans la mesure où vous ne nous parlez pas, nous ne pouvons vous répondre. Nous nous sommes nous-mêmes condamnés au silence, et cette lettre voudrait être un geste pour briser ce silence, établir un contact. Ne croyez pas que je souffre de solitude ! Nous sommes très entourés, trop sans doute, et pas seulement de courtisans ou de simples servants. Vous le savez, nombreux sont ceux - et nous sommes prêts à les écouter - qui critiquent la télévision, lui reprochent sa qualité exécrable, ceux que vous appelez " les naïfs écureuils sur le seuil qualitatif ". Mais nous manquons d'une confrontation sur une base, disons, aussi radicale que la vôtre.
Bien-sûr, M. Palerno, qui voudrait nier le caractère profondément abject des programmations, la fabrication concertée de l'Imbécile dont vous parlez dans vos conférences ? Pas nous, pas moi en tout cas, mais je voudrais arriver à déplacer, modifier votre regard sur les journalistes. Nous sommes des intellectuels, nous aussi. Mais votre approche aborde la réalité médiatique et télévisuelle sous un angle tellement lointain et simpliste, tellement, passez-moi l'expression, abstrait, que vous en arrivez à ne pas faire la moindre distinction entre un jeu, un téléfilm, une émission culturelle, ou une séquence d'information.
Pardonnez-moi si je vous donne l'impression de vous faire la leçon, M. Palerno, mais tout cela n'a rien à voir, et si le cadre de l'information, avant et après, est soucieux de l'auditoire, je vous donne ma parole que le journal, chaque soir, et c'est vrai pour moi comme pour tous mes confrères, est réalisé avec une rigueur éthique - je sais les sourires sarcastiques que le mot " déontologie " éveille sur vos lèvres quand il est utilisé à notre endroit - et intellectuelle qui en surprendrait plus d'un.
Les choses sont maintenant allées trop loin, aussi bien les développements qu'ont pris vos propos, que notre silence, et vous savez que je ne peux vous proposer un débat contradictoire à l'antenne. Cependant, je serais, oui, heureux, d'avoir un entretien avec vous, qui me permettrait de vous donner sur des exemples précis, et, s'il le faut, bandes video à l'appui, des preuves concrètes de notre bonne foi.
 

J'attends impatiemment votre réponse, et avec un paradoxal respect,

 

C. De Saison




Émilie-Lou soufflait doucement, et Palerno s'amusa de ce souffle si calme et qui brossait comme un fond d'indifférence aux emphatiques palabres de ce pantin. Elle était dans la position de l'alpiniste escaladant une paroi abrupte, et dans un moment difficile.

Mais à l'horizontale.

Palerno doucement approcha sa main, et de la pointe de l'auriculaire il précipita la chute de la virgule.

Ensuite

Suite ...