Elle dénotait chez Pareille une pugnacité sociale, une conscience de son rang dans le monde dont le dossier, pourtant prodigue de grains et de paillettes, ne laissait rien présager. C'était une réponse à une de ces lettres publicitaires que l'on se contente habituellement de jeter, avec une hargne mesurée, moins en rapport avec la teneur de la lettre elle-même qu'avec l'état de ses nerfs au moment où on la reçoit. Palerno avait demandé à sa concierge de faire un tri sévère, d'exclure absolument de son courrier tous les imprimés, puis jusqu'aux lettres qui avaient l'allure d'un mailing. Il lui avait montré : les étiquettes autocollantes, le tracé pointillé des imprimantes, les adresses avec des détails erronés ou fantaisistes. Elle s'en était fait une sorte de mission, et voilà trois ans que Palerno ne savait plus à quoi ressemblaient ces sortes de lettres. Pascal Pareille écrivait en termes clairs et parfois empreints de sécheresse à une Société de Lecture par Correspondance qui l'importunait, qui le prenait pour un imbécile crédule (il relevait quelques unes des contradictions les plus flagrantes du prospectus : il était gagnant - 120 000 F. sans frais de sa part - mais devait s'abonner, ou reconduire son abonnement, ou abonner un ami pour jouir de la possibilité d'un gain comme perpétuellement reconduit. Exposé ainsi, cela avait l'air très injuste, presque cruel). Il enjoignait finalement les responsables de faire en sorte qu'il soit, et dans les meilleurs délais, rayé des listes de base de cette Société de Lecture par Correspondance.

Un souhait, pas de menace. Quelle sorte d'homme était donc ce Pascal Pareille, et dans quel monde croyait-il vivre ?

La deuxième lettre lui était adressée, à lui, Palerno, et il la parcourut dans les grandes lignes, s'attardant seulement aux ratures, sachant bien qu'elle finirait par arriver chez lui un jour ou l'autre, à moins que Pareille ne tardât trop à l'achever, auquel cas il aurait à courir le risque de venir récupérer le brouillon dans son appartement. Pascal Pareille était de ces gens dont la vie - les activités, les prises de position, les fréquentations, les alliances - avait rendu l'avenir incertain. Mais la proportion des ratures sur la page le rassura, elles ne laissaient présager en rien une agaçante lenteur d'esprit, ni non plus l'aphasie ou le stylo bloqué. Il devrait être possible de laisser à Pareille le temps de finir sa lettre. La lettre.

Du miel, quoique parfois un peu rude.

 

Palerno,

Vieil enfoiré, (pourquoi toujours devoir user de civilités en ce monde, pourquoi ne pas s'exprimer en termes clairs, pleins et débordants de notre rage et de tout notre fiel, pourquoi ? Donc : ) Palerno, vieil enfoiré, comment t'aborder autrement qu'en te disant que j'ai lu tes articles, tes conférences, toutes tes bavasseries de merde ? (mais je te dirai seulement que j'ai fait lire tes petites œuvres par mes secrétaires qui m'en ont fait un résumé). Et il n'en sort pas grand chose, Palerno, pas grand chose en tous cas que je ne sache déjà, parce que je connais tes sources, je sais toutes tes ruses, je pressens tous les cheminements de la « pensée Palerno », et je veux t'écrire seulement pour te mettre mal à l'aise, pour savoir ce que tu pourrais faire de l'argument que je tiens, là, oui, sous ma plume, qu'est-ce que tu vas pouvoir en faire, écoute, Palerno ! Critiquer mes émissions (critiquer ! tu les traînes dans la boue pour les soumettre ensuite à l'examen, un peu comme ces bonnes mères de famille des publicités prêtes à tout pour le Blanc, mais tu n'es pas une bonne mère de famille, Palerno, tout salir, tout souiller, tu es le sale gamin prétentiard des publicités, celui qui croit qu'il pourra toujours tout salir, que le monde entier est là pour bouillir ses linges !), c'est traîner dans la boue tous les gens qui les regardent ! Je répète pour plus de clarté : Critiquer mes émissions, c'est traîner dans la boue tous ceux qui les regardent ! Quelle sorte de respect éprouves-tu donc pour les hommes, Palerno, de vouloir les blesser, les rabaisser, toujours, les considérer comme des moins que rien - des sous-hommes, peut être ? Des moins que rien, parce qu'ils regardent les émissions que j'ai conçues pour eux, parce qu'ils les regardent, et ils les aiment, on a des sacs poubelles de leurs lettres de joie, on m'a dit qu'on pourrait en bourrer un train qui irait de Paris à Asnières ! Au nom de quoi tu veux me faire honte de produire des émissions que les gens aiment, Palerno ? Tu es un fin lettré, à ce qu'il paraît, tu connais cette distinction heureuse entre les œuvres qui créent leur public, et les œuvres créées par leur public ? Eh bien, voilà ce que je fais ! Je crée les œuvres créées par le public. Et alors ? Il faudrait supprimer le public, le dissoudre, peut-être pour que je n'aie plus à créer, que ta sombre paupière ne sois plus offensée par ce que tu vois à la télévision ? Tu rêves, Palerno, tu as la folie des grandeurs ! Est-ce que tu payes ta redevance au moins ? Alors, pourquoi tu parles, au nom de quoi tu l'ouvres et tu empêches de travailler sereinement ceux qui œuvrent pour le bien-être - je ne dirai pas « bonheur », ni « peuple », Palerno, parce que je soupçonne que ce sont des mots qui doivent te faire rire le bien-être des gens.

 

Palerno avait eu l'occasion déjà de mesurer l'exquise pénétration de ce Pareille dans un classeur imposant, une sorte de journal sans dates dans lequel il notait tout ce qui lui passait par la tête, comme on dit, depuis les séances de psychanalyse en monôme, jusqu'aux courses à faire, en passant par les projets d'émission. C'est ainsi qu'il avait pu lire les prémices d'une sorte de série policière dans laquelle lui, Palerno, aurait tenu le mauvais rôle, héros dérisoire, méchant, parfois ridicule, mais Pascal Pareille, d'une note assassine, avait rappelé les contraintes et les lois du marché : Palerno héros de série n'était pas viable, son esprit comme ses actes se perdaient toujours dans les sables d'un labyrinthe que même le Minotaure aurait déserté. Et c'était significatif du fonctionnement de ce Pareille, la rature, l'hésitation, défaire après avoir fait. Et le doute, tous les doutes sur sa vie et son œuvre. Cela faisait maintenant deux semaines que Palerno était en possession des données qui lui avaient fait un jour forcer la porte de Pareille, mais il se rendait encore dans cet appartement comme on visite un sanctuaire, et chaque fois, il ne pouvait s'empêcher de revenir au dossier, le moment le plus intéressant.
Et comme Palerno s'apprêtait à retrouver ces lignes qui chaque fois le touchaient, lui faisaient toucher du doigt l'humanité fragile de ce Pareille, rachetaient à ses yeux quelques bribes de ce crétin avec toutes ses courbes, bref, qui éveillaient en lui comme un remords anticipé, le carillon sonna à la porte, traversa les minces cloisons, se répercuta dans le réduit obscur, finit par emplir tout l'appartement de ses insistantes injonctions. Palerno referma le dossier, tendit le bras pour éteindre la lumière, se souvint qu'il avait trouvé la pièce illuminée. Le carillon sonnait encore, et on percevait maintenant derrière les notes grêles toutes pâles une rumeur sourde, comme une plainte bluesy derrière un accompagnement musical rudimentaire. Palerno s'approcha de la porte, et la plainte se transforma en paroles, trois personnes au moins, elles savaient que Pascal était là, qu'est-ce qu'il foutait ma parole, rien ne leur avait laissé prévoir qu'il pût avoir un comportement aussi névrotique, Pascal ouvre, et pendant toutes ces litanies furieuses, un doigt se tétanisait sur la sonnette. C'était insistant, c'était lourd, ces cons ne se décideraient jamais à décoller, songea Palerno. Et il longea le mur jusqu'à la la fenêtre du salon, scruta du bord de la pièce illuminée la rue paisible et sombre que Pascal Pareille justement traversait, ne regardant ni à droite ni à gauche, et la tête basse contrairement à ce qu'il se plaisait à prétendre sur les feuillets que Palerno venait de relire.

Sur le palier, on parlait entre soi, on complotait, on établissait un plan, le doigt sur le bouton de la sonnette appuyant maintenant par intermittences, comme une ponctuation aléatoire, arbitraire, seulement histoire de jouer à fond la carte du fâcheux. Palerno fonça dans la salle de bains, ouvrit la fenêtre à battant unique qui donnait sur une cour, avec une verrière trois étages plus bas, et un escalier de service derrière une fenêtre aux carreaux colorés. Dans les paperasses de Pareille - mais pouvait-il négliger quelque document que ce fût ? - Palerno avait parcouru une lettre du syndic de l'immeuble exposant des projets de condamnation de la fenêtre de l'escalier, ou bien de la fenêtre de Pareille, ou la pose de grilles, avec toutes sortes de combinaisons disjonctives. Mais ces sortes de projets sont tellement longs à voir le jour ... Palerno s'en était assuré : la fenêtre ouvrait bel et bien.

Table des matières
 

Sur le palier, on hurlait maintenant à la trahison, on parlait de se fâcher, on oubliait d'appuyer sur le bouton. Pareille devait être maintenant dans l'ascenseur. De la fenêtre de la salle de bains, on avait vue sur les toits, les antennes de télévision, comme une manifestation de l'inéluctable devenir insecte de l'humanité. Palerno le savait, il avait médité déjà cette éventualité, il s'agissait seulement de franchir un mètre vingt cinq, d'appui de fenêtre à appui de fenêtre, si proche qu'il apercevait malgré la pénombre quelques cloques sur la peinture du montant. Il n'avait à faire qu'un simple pas, mais au dessus du vide, un pas,

mais ne se saurait garder (s'il n'a accoutumé le métier des recouvreurs) que la vue de cette hauteur ne l'épouvante et ne le transisse (Essais, II, 12),
et penser aussi à ne pas rebondir contre la fenêtre aux carreaux colorés, maîtriser son élan. Il tira comme il put le battant derrière son dos, ne put fermer complètement bien sûr, la fenêtre de Pascal Pareille qui devrait penser à un oubli, à une négligence, qui ne tarderait pas à rappeler son syndic. Et songeant à Montaigne qui avait mesuré les séductions du vide, sans évoquer cependant le risque spécifique de l'élan, Palerno sauta, et quelques fractions de seconde, rien.
Ce fut comme un réveil très brusque. Il était collé contre les vitres dépolies aux gras reliefs. Il sentit d'abord une haleine brûlante et rapide contre sa joue, la sienne, puis quelques extra-systoles dans son rythme cardiaque tout à coup resurgi, comme de nulle part, comme une lumière qu'on allume dans un appartement désert. Ensuite, un malaise diffus tenant à ce qu'il ne pouvait préserver un fragile équilibre que plaqué contre ces carreaux glacés, les pieds écartés selon un angle invraisemblable, les pectoraux comprimés, les doigts crochetés dans les lames crasseuses des volets : ridicule. Il maugréait son souffle brûlant contre la vitre, quand la lumière se fit dans l'escalier de service. Un pas lourd gravissait les marches tout en bas, un pas de matrone déséquilibré par les cabas, ou par ces sortes de chariots toujours couronnés de poireaux, et il y eut bientôt aussi une sorte de râle, un ahanement qui s'éclaircit et s'épanouit bientôt en un chapelet d'injures contre les marches, les cabas, l'âge, et contre l'idée même d'escalier. La litanie furieuse montait vers Palerno, la minuterie avait déjà été par deux fois réenclenchée. Puis la femme atteignit le palier du deuxième étage, elle fit une pause devant la volée de marche, se tut et reprit son ascension. Quand elle passa devant la fenêtre, Palerno gratta les carreaux, arriva même à les tapoter de façon très audible sans compromettre son équilibre, et la femme s'arrêta, elle ouvrit la fenêtre et Palerno s'agrippa aux battants maintenant ouverts, les bras en croix.
– Vous n'êtes pas de l'immeuble, l'accusa-t-elle.
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