Un style de décadence est celui où l'unité du livre se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la phrase, et la phrase pour laisser la place à l'indépendance du mot.
P. Bourget


 

Il emprunta un réseau d'autoroutes ou de routes primaires avec de nombreuses bretelles vers l'ouest, et infléchit un peu sa trajectoire au sud grâce à un réseau secondaire particulièrement dense, qu'il avait pris la peine de repérer nuitamment, il y a quelques jours, avant de garer sa voiture dans une zone oubliée des horodateurs. Aux alentours de minuit trente, alors qu'il avait laissé derrière son épaule le dernier panneau indicateur depuis huit minutes, il s'engagea dans un chemin empierré qui n'autorisait guère qu'on passât la seconde. Il déboucha après deux minutes dans une cour de ferme, dont les corps de bâtiments paraissaient à l'abandon (socs rouillés, margelle de puits cassée, tous ces signes de décrépitude étaient passés dans ses phares) mais très étrangement éclairée, sans doute plus qu'elle ne l'avait jamais été avant ce soir.

L'impression d'étrangeté venait de ce que les sources lumineuses fusaient du sol, une lumière très blanche semblable au rayonnement que produit le matériel d'éclairage dans les campings, et qui affole tellement les moustiques. Ludwig sortit de la voiture, très calme et très professionnel. Dans la ferme abandonnée et superlativement éclairée, se trouvaient trois hommes, dont deux que Ludwig avait déjà rencontrés, et qui étaient les commanditaires de l'opération, ou des intermédiaires pour un commanditaire plus important et obscur - mais ça ne le concernait pas. Le troisième était un sous-fifre, parce qu'il obéit à un signe du menton du plus vieux des commanditaires. Ludwig se retourna à demi pour le regarder obéir et se diriger vers sa voiture. Ludwig sourit. Les regards des deux commanditaires étaient soutenus et graves, ils n'avaient pas l'intention de paraître détendus, et Ludwig s'amusa à plonger ses yeux dans le regard de l'un, puis de l'autre, encore de l'un, d'un air narquois, dans un jeu qu'on aurait pu croire emprunté à Alain Delon.

Mais le sous-fifre reparut et mit heureusement fin à ce manège. Il parut à Ludwig que sa démarche manquait de flegme, n'était pas sur la même longueur d'onde que l'échange de regards tellement significatif qui venait d'avoir lieu. Le sbire se pencha à l'oreille d'un commanditaire qui réagit avec une rapidité qui surprit Ludwig.

– Et vous nous dites que tout s'est bien passé ?

– Je n'ai rien dit encore, précisa Ludwig.

Le sous-fifre sentit que son heure était venue, et il se jeta à l'eau.
– L'homme est mort, dit-il.
Alors qu'il s' était opiniâtrement entraîné à ne jamais rien laisser paraître de ses émotions, Ludwig ne put cacher sa stupeur. Il ne comprenait pas. Comment était-ce possible ? Jamais il ne lui était arrivé qu'un contrat meure sans son intervention expresse. Les autres se transformèrent en statues.
– Les choses se compliquent, M. Regengartner, elles vont se compliquer pour nous, et vous comprendrez que nous ne puissions vous verser, dans ces ... conditions, la deuxième partie .... du contrat. Nous prendrons cependant le cadavre à notre charge.
 

C'était la première statue du commanditaire qui venait de parler. »


 

 

– Qu'en pensez-vous, M. Palerno ?

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