Vous posez que les chaînes spécialistes sont un moindre mal, mais ne craignez-vous pas à terme pour la cohésion du tissu social ?

Quand vous parlez d’entreprise de décervelage généralisé, n’exagérez-vous pas, Monsieur Palerno ?

Ne voyez-vous pas un leurre dans l’espoir d’une extinction des écrans par sursaturation du marché des chaînes spécialistes ?

Dans tous vos propos, Monsieur Palerno, que faites-vous du bon sens ?

 

Bien sûr, il y réfléchira.


Palerno ne croit pas aux interviews. Mais parce que les paradoxes ne sont pas pour lui déplaire, il apprécie particulièrement les « talk-shows », ces tunnels de fin de soirée aménagés de meubles curvilignes et de bleu réchauffé, et où le présentateur ambitionne essentiellement de faire taire ceux qui ont cru un instant être là pour parler.

Il y voit une intensité désormais rare sur les écrans, pour qui sait la sentir : non pas le trac de l’interviewé, bouche sèche et mains moites, non, cela n’existe plus, car depuis la promesse d’Andy Warhol, tout le monde s’est préparé mentalement à son quart d’heure de célébrité, et donc à celui de l’interview. Non, Palerno veut parler de l’angoisse diffuse et finement stratifiée du répartiteur de parole, promoteur, modérateur, censeur, questionneur tout à la fois : le maître du timing global de l’émission, régulateur de la longueur des interventions, (qui risquent de se transformer en autant de prétextes à changer de sujet, et de chaîne, non ? Je vais zapper, je zappe !). Grand maître du contenu des interventions.

Palerno doit s’y résoudre, cette dernière préoccupation, le contenu, est effectivement la dernière. Et si on a pu se soucier en d’autres temps de ce qu’allaient dire les gens (mais quand ? In illo tempore Sebbaghi, Dumailleti, Desgraupi ?...), les contenus sont maintenant indifférents, tant la parole la plus contestataire – ou la plus réactionnaire – est toujours sur le petit écran attendue, convenue, infime événement régulier, cadré par le maître de l’émission, préparé par les journaux spécialisés qui lui servent d’écrin, par toutes ces incroyables connaissances du monde des media qu’ont aujourd’hui les gens. Cette capacité de tout un chacun à ranger qui de droit dans la case adéquate.

Alors on esquisse des petits sourires inquiets, on fronce le sourcil à l’oblique, on jette un regard sur le papier que l’on tient devant soi, on abandonne le regard de celui qui parle. On interroge la pendule, sa montre, les voyants au dessus des caméras. Bref, il convient de rappeler à l’intervenant que sa parole n’est pas d’un intérêt si grand que cela. Qu’il faut que cela avance. Qu’un autre est là qui attend son tour.


Savoir ce que concis veut dire.

Esprit de synthèse !

Saint Taise priez pour nous !


Palerno – on le paye pour observer ces choses – a constaté que les plus lucides ne viennent plus à la télévision pour parler, seulement pour rappeler qu’ils s’expriment ailleurs, dans un livre, une pièce de théâtre, un disque, un film, que sais-je ? Ils exigent de répéter deux fois le titre, l’éditeur, la date, les noms de tous les partenaires.

Il n’a jamais cru qu’une parole digne d’intérêt puisse naître d’une question.
Une réponse, tout au plus.

Ses amis lui opposent parfois Socrate et la maïeutique, cet art divin de l’accouchement. Et Palerno rectifie : cette ruse qui consiste pour le philosophe à faire croire à son interlocuteur qu’il est le père de ses propres enfants... Déjà Dieu avec Joseph... En général, en ce point, ses interlocuteurs ne suivent pas Palerno, le trouvent d’une abominable mauvaise foi. Ils abandonnent.

Pour Palerno, la parole doit s’élever. L’échange de paroles, une conversation qu’une émission de télévision peut régler, présente à peu près pour lui autant d’intérêt qu’un embouteillage un jour de grand départ.

Mais la contradiction, Palerno ? Mais la conciliation ? Le dialogue fructueux ? L’échange fertile ?

Et qui a raison, au bout du compte ?

Tout le monde, et chacun à son tour. Affaire de rhétorique, et de position.

Palerno veille toujours à être le dernier à prendre la parole.